Les invités d’honneur
du SoBD 2019

Chaque année, le SoBD met à l’honneur deux personnalités de la bande dessinée : un artiste et un auteur de textes sur la bande dessinée ayant notamment porté son travail sur l’artiste en question. En 2019, le SoBD accueille Dominique goblet, artiste alliant le travail plastique et celui de la séquence d’images, questionnant la fiction, le souvenir et le temps, et JEAN-CHRISTOPHE MENU, artiste, éditeur mais aussi auteur de nombreux textes qui témoignent de constantes interrogations sur la nature de son art, la bande dessinée, et dont plusieurs ont porté l‘œuvre de Dominique Goblet.

Dominique Goblet & Jean-Christophe Menu

Invités d’honneur du SoBD 2019

Dominique Goblet

Née en Belgique, et diplômée de l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, Dominique Goblet fait partie de cette génération d’artistes qui pratiquent de manière concomitante la bande dessinée et les arts plastiques, produisant des œuvres qui peuvent paraître surprenantes puisqu’elles empruntent à diverses disciplines (la bande dessinée, la peinture, …) qu’on a trop longtemps cloisonnées dans des registres hermétiques les uns aux autres.

C’est chez Fréon qu’elle publie son premier titre, Portraits crachés, en 1997. Dominique Goblet restera fidèle à l’éditeur belge, où elle publiera trois autres livres. Mais l’autrice, participant aux mouvements tectoniques qui agitent la bande dessinée européenne à l’orée des années quatre-vingt-dix, installe également son travail à L’Association. Outre de nombreuses collaborations avec les revues Lapin puis Mon Lapin quotidien, ainsi qu’avec des ouvrages collectifs (Comix 2000 et L’Association au Mexique en 2000, Toy Comix en 2007), elle y livre notamment Faire semblant c’est mentir (2007), son titre le plus connu, mais aussi Chronographie (2010), une nouvelle galerie de portraits, travail de plusieurs années réalisé conjointement avec sa fille Nikita Fossoul, et publié plus de dix ans après Portraits crachés.

Dominique Goblet

Portrait de Dominique Goblet.

Si l’engagement de Dominique Goblet dans les arts du livre et la bande dessinée se manifeste très tôt, avec une première publication chez Fréon à la fin du XXe siècle, ses affinités avec les arts plastiques transparaissent également dès les débuts puisque l’artiste accroche son travail sur les murs d’Autarcic Comix, une série d’événements pilotés alors de concert par le belge Fréon et le français Amok. Deux entités qui fusionneront au tout début du XXIe siècle pour donner naissance au Frémok (2002).

Il n’est pas anodin que Dominique Goblet se soit faite connaître par son seul livre revendiqué comme autobiographique, Faire semblant c’est mentir. Dominique Goblet le décrit comme un travail qui lui a permis de « mettre à distance » des violences « traînées » depuis l’enfance, et dont il devenait nécessaire de s’éloigner. Mais la palette graphique employée ici par l’artiste, peu courante dans les livres de bande dessinée, n’hésitant pas à recourir à la mine de plomb, à la sanguine, à l’acrylique entre autres sur des pages s’éloignant de toute représentation figurative, offre à l’inverse au lecteur le sentiment d’effleurer l’intériorité de l’artiste.

Ailleurs, dans ses autres livres, la fiction se mêle toujours à des éléments autobiographiques, et ce n’est pas toujours dans ces derniers que l’artiste se loge le plus subtilement. Comme on l’a déjà dit sur le SoBD (revoir à ce sujet la rediffusions de la rencontre entre Chester Brown, Joe Matt et Seth), le souvenir de ce qui appartient à l’auteur est souvent ce qui fonde le mieux la fiction et ses personnages.

Dans son travail, Dominique Goblet ne cherche pas seulement à dessiner ce que l’œil voit mais semble fourrager au-delà, laissant pressentir le mystère que recèle l’ordinaire. De ses dessins et ses histoires ressort une grande délicatesse, notamment dans sa façon de « croquer » des instants qu’on pourrait croire voler à notre propre vie. C’est que les œuvres de l’artiste semblent avoir été extraites, non d’un enregistrement rigoureux et fidèle, mais plutôt du souvenir fantôme d’une émotion passée, d’un regard pensif dont le léger retrait permet une curiosité et une malice dénuée de rancœur. Il s’agit d’explorer les souvenirs, d’en tirer un patchwork d’instants réels passés, mêlés de fiction. « L’étirement et le caractère simplifié des silhouettes, les repentirs qui transparaissent sous les formes, le caractère volontiers maladroit ou enfantin du dessin disent aussi la dimension subjective de la perception de l’événement », estime ainsi Laurence Broniez à propos du travail de Goblet. Et c’est peut-être cette recherche du jeu et de la polyphonie du récit qui la pousse ainsi si souvent à « dessiner à quatre mains ».

Dominique Goblet est une artiste qui ne se laisse pas dicter ses lois par le support ou le matériel… Elle aime varier ses techniques, s’inspirer d’influences multiples, et témoigne d’un esprit audacieux qui se veut libre des contraintes de « l’habitude ». Elle nous livre ainsi une approche novatrice déjà saluée par la critique. « Ce livre sent l’huile, le crayon gras, le bois humide, le Brol du Vieux Marché » disait Jean-Christophe Menu dans la préface de Faire semblant c’est mentir, et c’est vrai, ses livres ne semblent pas se limiter au papier et à l’encre : ils exhalent ce petit quelque chose qui nous reste un mystère et laissent une trace indélébile sur notre imagination.

Jean-Christophe Menu

Autodidacte et passionné, Jean-Christophe Menu, est l’une des figures majeures de la bande dessinée alternative française. Artiste, éditeur mais aussi auteur de nombreux textes sur la bande dessinée et sur sa propre pratique, il multiplie les approches du 9e Art.

Jean-Christophe Menu est né en 1964 à Amiens. Dès 1984, il crée le personnage de Meder pour Le Psikopat. Il se fait connaître par Livret de Phamille (L’Association, 1995), un titre autobiographique où il raconte avec dérision les complications de sa vie de famille. Dans ses histoires il aime à parler de sa vie personnelle, mais aussi de sa deuxième passion, la musique, comme en témoigne Lockgroove Comix (Fluide glacial, 2017).

En 1990, avec six autres auteurs (Lewis Trondheim, David B., Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas et Mokeït), il cofonde l’Association, une maison d’édition qui se fixe pour ambition de promouvoir un mouvement d’innovation dans le 9e Art français. De fait, L’Association est considéré aujourd’hui comme l’éditeur emblématique du renouvellement de la bande dessinée au tournant des années quatre-vingt-dix. Dominique Goblet y publie notamment Faire semblant, c’est mentir (2007), ouvrage dont l’aboutissement aura profité d’un indéniable accompagnement éditorial de Jean-Christophe Menu.

Parmi les nombreux projets menés au sein de L’Association, ce dernier coordonne l’édition de l’ambitieux Comix 2000, colossal album regroupant 2000 pages de bande-dessinées muettes, dessinées par plus de 300 auteurs venus du monde entier. Il participe aussi activement à la revue Lapin, dont il rédige tous les d’éditoriaux. Connu pour ses avis bien arrêtés, il s’investit aussi dans un travail de réflexion, à travers une approche critique et théorique de sa discipline. Cette démarche se concrétise par la création d’une collection théorique, « L’Éprouvette », inaugurée entre autres avec son livre Plates-Bandes. Collection qui débouchera sur la revue critique L’Éprouvette.

Jean-Christophe Menu par Laura Park

Jean-Christophe Menu par Laura Park

Toujours dans une logique d’exploration de la bande dessinée, il publie avec Lewis Trondheim Moins d’un Quart de seconde pour vivre (1991), puis co-fonde l’année suivante l’OuBaPo (collectif de création de bandes dessinées sous contrainte, pendant pour la bande dessinée de l’OuLiPo).

En 2011, il publie sa thèse, La bande-dessinée et son double (L’Association) où il « cherche à creuser les trois axes de Création, de Réflexion et de Production qui [l’]ont occupé durant les vingt dernières années, tentant de mettre au jour les circulations pouvant exister entre ces trois axes ». Il y explique ainsi : « j’ai toujours confronté ma pratique expérimentale à tous les champs qu’il m’a été donné d’aborder sur le plan de l’analyse, tentant toujours de nourrir réciproquement la Théorie, la Pratique et l’Edition. J’espère néanmoins avoir réussi à dépasser ma propre histoire pour ouvrir ce champ particulier vers de nouvelles problématiques, en mesure d’être utile à l’avenir proche du médium. ». Ce travail est aussi l’occasion pour lui de se pencher plus avant sur le travail de Dominique Goblet.

Après sa brutale rupture avec L’Association et la fondation de sa propre maison d’édition, L’Apocalypse, dont l’existence sera courte, il installe ses Chroquettes, une rubrique mensuelle dans Fluide Glacial, et relate ses souvenirs de jeunesse en rapport avec la bande dessinée dans Krollebitches (Les Impressions Nouvelles, 2017). En 2018, il reçoit le Grand Prix Töpffer pour récompenser l’ensemble de son œuvre.

Esprit libre, indépendant et curieux, Jean-Christophe Menu est assurément l’un des artistes qui a puissamment participé à la régénération de la bande dessinée à la fin du XXe siècle. Que cette contribution ait allié à la pratique artistique une approche plus théorique prédisposait Jean-Christophe Menu à une honorable invitation du SoBD.

Dominique Goblet et Jean-Christophe Menu seront tous deux présents sur le SoBD le samedi 7 décembre 2019, à l’occasion du Cycle des invités d’honneur. Il s’agit d’une série de trois tables rondes permettant de découvrir et d’approfondir le travail de Dominique Goblet. Aux côtés d’autres invités (Valentine Gallardo, Mathilde Van Gheluwe, Thierry Van Hasselt, Jeanne Puchol et Christian Rosset), ils échangeront autour de diverses facettes de l’œuvre du créateur de Faire semblant c’est mentir, abordant la question du dessin à quatre mains, du statut de la fiction et de la réalité, c’est-à-dire de l’ambivalence du souvenir dans son rapport au temps, ou encore en revenant sur l’incidence de L’Association et du Frémok dans le travail de Dominique Goblet. Le travail de Dominique Goblet fera également l’objet d’un accrochage au Musée éphèmère, où l’on pourra admirer une soixantaine de pièces, essentiellement originales. Enfin, Dominique Goblet et Jean-Christophe Menu animeront deux Master Classes le vendredi 6 décembre après-midi.

Précédentes éditions

les invités d’honneur du SoBD depuis 2012

Marc-Antoine MathieuInvité d’honneur du SoBD 2018
Laurent GerbierInvité d’honneur du SoBD 2018
Edmond BaudouinInvité d’honneur du SoBD 2017
Philippe SohetInvité d’honneur du SoBD 2017
Florence CestacInvitée d’honneur du SoBD 2016
Jean-Luc CochetInvité d’honneur du SoBD 2016
Daniel GoossensInvité d’honneur du SoBD 2015
Yves FrémionInvité d’honneur du SoBD 2015
David B.Invité d’honneur du SoBD 2014
Jean-Marc PontierInvité d’honneur du SoBD 2014
CatelInvitée d’honneur du SoBD 2013
José-Louis BocquetInvité d’honneur du SoBD 2013
Denis BajramInvité d’honneur du SoBD 2012
Thierry BellefroidInvité d’honneur du SoBD 2012